Le grand spectacle de la révolte narcissique

Comment le narcissisme des faux résistants, l'illusion du nombre et l'opportunisme des pillards sont amplifiés par les réseaux sociaux et les médias pour fragiliser notre pacte démocratique.
Du confort démocratique au théâtre de la contestation : quand le militant de posture engendre le chaos
Dans un précédent texte (Ni enfer, ni paradis), nous soulignions déjà l'absurdité de ces « révoltés d'opérette » qui s'ingénient à voir dans la République française un « enfer néolibéral » ou une quasi-dictature, oubliant l'immense privilège d'une protection sociale, de services publics et de libertés fondamentales que la majeure partie de l'humanité jalouse. Mais cet aveuglement ne se contente pas de nourrir de vaines polémiques, il descend dans la rue, se pare d'un romantisme politique illusoire et finit par structurer un véritable danger pour la paix civile. C'est précisément ce basculement qu'il convient d'analyser.
Dans une démocratie apaisée, la contestation est un droit fondamental guidé par le débat d'idées et la volonté de convaincre. Pourtant, nous assistons aujourd'hui à l'émergence d'un militantisme théâtral où la posture supplante la pensée et où la recherche du clash efface la quête du bien commun. Ce militantisme de posture, nourri par des fantasmes héroïques et amplifié par l'écosystème numérique et médiatique, contribue à la dégradation du pacte démocratique et à l'émergence du chaos social.
Je vais aborder dans cet article, la psychologie de ces faux résistants et leur abandon des principes démocratiques, puis les mécanismes de l'illusion de foule et la création de zones d'anomie profitant aux extrêmes, avant de mesurer la responsabilité des réseaux sociaux et des médias dans cette polarisation mortifère.
Le militant de posture ou le dévoiement du débat démocratique
Les militants de posture, mus par un narcissisme héroïque, toujours à la recherche d'une validation sociale, jouent un rôle prépondérant dans l'altération du débat public. Dans un pays où s'opposer au pouvoir ne fait courir aucun risque vital, certains cultivent un romantisme politique en s'imaginant « résistants » face à un ordre tyrannique imaginaire. Ce narcissisme politique serait anodin s'il ne dévoyait pas le pacte démocratique. En théâtralisant leur engagement, ces individus abandonnent l'essence même de la démocratie, la persuasion par l'argumentation, au profit d'un rapport de force, souvent accompagné de violence, cherchant ainsi à contraindre plutôt qu'à convaincre. Et même lorsqu'ils ne pratiquent pas directement la violence physique ou la destruction matérielle, ils s'en font les apologistes ou les complices passifs, l'excusant, la relativisant ou l'encourageant au nom d'une prétendue supériorité morale.
L'illusion d'optique, les slogans creux et la fabrication de la zone d'anomie
Cette dérive s'appuie sur une illusion d'optique redoutable. Réunis en cortège, ces contestataires cèdent à l'effet de foule. Isolement intellectuel aidant, la présence de quelques milliers de personnes leur suffit pour décréter une unanimité populaire fictive et s'autoproclamer légitimes. Cette illusion s'incarne particulièrement dans des slogans réducteurs scandés en boucle (que je détester ces slogans ridicules), du « Tout le monde déteste le PS » clamé par ceux qui s'estiment être les vrais représentants de la gauche, au pavlovien « Tout le monde déteste la police ». Le plus révélateur demeure le mantra « Siamo tutti antifascisti ». A force d'avoir vu son sens étiré jusqu’à l’absurde, cette expression a perdu toute rigueur historique pour devenir un pur outil de conflictualité politique destiné à disqualifier à peu de frais quiconque ne partage pas leur radicalité. D'autant plus, que la plupart du temps, ceux qui sont en face de ces excités, sont rarement l'extrême-droite et encore plus rarement des fascistes. Mais on a l'habitude maintenant, cette extrême gauche et une bonne partie de la gauche, si tu n'est pas de leur avis, tu es : de droite, un bourgeois, pas de gauche, d'extrême-droite, un fascitse, etc.
La responsabilité de l'écosystème numérique et médiatique
Ce phénomène ne naît pas dans un vide social ; il est quotidiennement alimenté par un écosystème technologique et médiatique qui a fait de l'indignation un modèle économique. D'un côté, les algorithmes de nos smartphones (aidés par cette malédiction que sont les réseaux sociaux pour notre démocratie) enferment les citoyens dans des bulles de filtres idéologiques hermétiques où le doute n'a plus sa place. De l'autre, les chaînes d'information en continu et une partie de la presse entretiennent cette polarisation. En quête d'audience et de rentabilité, les plateaux télévisés privilégient la confrontation spectaculaire et évincent les voix modérées au profit de postures radicales. Et en cultivant une détestation permanente et quasi obsessionnelle du chef de l'État, quel qu'il soit, une partie du monde médiatique légitime le récit héroïque de ces faux résistants et accrédite leur fantasme d'un pouvoir tyrannique.
En se berçant de ces formules, ces militants agissent sur le terrain comme des catalyseurs de désordre. Ils créent un paravent éthique et une zone de chaos : d’un côté, les franges ultra-violentes y trouvent une couverture idéale pour affronter les institutions ; de l’autre, la délinquance de droit commun profite de la saturation des forces de l'ordre pour s'adonner aux pillages et aux vols. Les rassemblements désorganisés, réguliers et désordonnés, même s'ils peuvent être sincères, ainsi que les blocages de lycée ou d'université (qui sont pour moi une violence), sont autant d'opportunités pour les semeurs de chaos et de violence Le militant de posture se transforme ainsi en l'idiot utile du chaos, offrant aux opportunistes les conditions idéales pour substituer la force du poing à la force du droit.
Conclusion
En définitive, le militantisme de posture est le symptôme d'une démocratie malade de son propre spectacle. En préférant le frisson du héros de roman au travail exigeant de la délibération collective, ces faux résistants affaiblissent les fondements mêmes de l'État de droit. Mais ce mal intime est aujourd'hui démultiplié par la société de l'hyper-information : des bulles numériques de nos smartphones conçues pour exacerber les colères, jusqu'aux plateaux de télévision en quête de clashs permanents où la nuance est proscrite. En érigeant la détestation systématique du pouvoir en posture culturelle, les médias et les réseaux sociaux ont fini par transformer la politique en une arène d'affrontements stériles. En cédant à l'illusion du combat contre des dictatures virtuelles, le militant de posture ne fait que préparer le terrain aux démolisseurs de la paix civile, favorisant ainsi l'extrême gauche et l'extrême droite, qui ont chacun besoin de l'un de l'autre. Ils oublient ainsi une leçon fondamentale de l'Histoire : lorsqu'on affaiblit les institutions démocratiques au profit du chaos, ce n'est jamais la liberté qui triomphe, mais la loi du plus fort, au grand plaisir de tous les autocrates et dictateurs du monde, hostiles à la France à l'Union Européenne.