« Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains, aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »
— Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, lycée d'Albi, 30 juillet 1903
Il suffit d'écouter certains discours, sur les plateaux, dans les cortèges ou devant les grilles des lycées, pour croire que la France serait devenue un enfer néolibéral, une quasi-dictature où rien ne fonctionne et où personne n'est jamais écouté. Ceux qui ont connu le véritable enfer n'en croient pas leurs oreilles. Ils ont raison. La République française a beaucoup de défauts, et il faut continuer à les corriger. Mais confondre imperfection et oppression, colère et projet, bruit et démocratie, c'est se condamner à aggraver ce qu'on prétend combattre.
Une chance que beaucoup ne voient plus
Ma mère venait d'Haïti. Sa famille a connu la violence politique ; son pays d'origine connaît, aujourd'hui encore, une pauvreté qui, elle, mérite vraiment le qualificatif de systémique, et un État si faible que des gangs contrôlent une grande partie de la capitale. Ma mère regardait les colères françaises avec perplexité. Je les regarde aujourd'hui de la même façon, comme une incongruité, une révolte d'enfants gâtés qui ne mesurent pas la chance qu'ils ont.
Car tout est relatif, et c'est précisément ce que beaucoup oublient.
Un « enfer néolibéral » ?
Parler d'« enfer néolibéral » à propos de la France relève du contresens. La dépense publique y représente plus de la moitié de la richesse nationale, l'un des niveaux les plus élevés au monde. La protection sociale, à elle seule, en absorbe environ un tiers. Selon l'OCDE, la France figure depuis des années au premier rang, ou tout près, des pays qui consacrent la plus grande part de leur PIB aux dépenses sociales. Si c'est cela, le néolibéralisme, alors le mot n'a plus aucun sens.
Cet effort n'est pas une abstraction. Il transforme la vie des plus modestes. Selon l'Insee, avant tout transfert public, les ménages les plus aisés disposent d'un revenu dix-huit fois supérieur à celui des ménages les plus pauvres. Une fois pris en compte les impôts, les prestations sociales et les services publics gratuits ou quasi gratuits, l'écart tombe de un à trois. Cette redistribution améliore le niveau de vie de plus de la moitié des Français. Pour les 20 % les plus modestes, les minima sociaux et la prime d'activité représentent à eux seuls près d'un cinquième du niveau de vie. Peu de pays au monde, sinon aucun, redistribuent autant.
Une protection que la moitié de l'humanité n'a pas
La France a la Sécurité sociale. On l'oublie tant elle va de soi, et pourtant c'est un privilège rare. Selon l'Organisation internationale du travail, à peine plus de la moitié de la population mondiale bénéficie d'une forme quelconque de protection sociale ; l'autre moitié, des milliards d'êtres humains, n'a rien. Dans les pays les plus pauvres, plus de neuf personnes sur dix vivent sans aucun filet. Les trois quarts des enfants du monde ne bénéficient d'aucune protection sociale effective.
En France, l'assurance maladie couvre toute personne qui réside de façon stable sur le territoire. Les plus démunis bénéficient d'une complémentaire santé gratuite. Le reste à charge des patients est l'un des plus faibles des pays riches. Un chômeur est indemnisé, une famille reçoit des allocations, un locataire modeste perçoit une aide au logement, une personne sans ressources touche un revenu minimum, un retraité aux faibles pensions est assuré d'un minimum vieillesse. Un sans-abri peut être soigné aux urgences, gratuitement, quelle que soit sa situation.
Le système n'est pas parfait. Les déserts médicaux sont réels, les délais pour consulter un spécialiste s'allongent, l'hôpital est sous tension, et la complexité administrative décourage parfois ceux qui en auraient le plus besoin. Mais il existe. À Port-au-Prince, celui qui n'a pas d'argent ne se soigne pas. À Paris, il le peut. Cette différence-là, ceux qui crient à l'enfer ne l'ont jamais mesurée.
L'école y est gratuite, de la maternelle à l'université, ou presque. On peut y critiquer le pouvoir, le caricaturer, manifester contre lui, sans craindre pour sa vie. La plupart des habitants de la planète n'ont rien de tout cela.
Deux lycéennes ukrainiennes, réfugiées en France, ont dit récemment leur stupéfaction devant les slogans des lycéens français, et en particulier devant les plaintes contre les journées de 8h à 18h. Chez elles, des élèves suivent les cours dans des abris, sans lumière du jour, au rythme des alertes aériennes. Un jeune Syrien, Afghan ou Soudanais ressentirait sans doute la même incompréhension. Il ne s'agit pas d'interdire de se plaindre. Mais une génération qui ne mesure plus ce qu'elle a risque de ne plus savoir ce qu'elle pourrait perdre. À force de crier à la dictature, on vide le mot de son sens, et on insulte ceux qui en subissent une véritable.
La démocratie n'est pas le consensus, c'est le désaccord organisé
La pensée taoïste nous a légué un symbole que chacun connaît sans toujours le comprendre, le yin et le yang. Deux moitiés, l'une sombre, l'autre claire, qui s'enlacent sans jamais s'abolir, et dont chacune porte en son cœur un point de l'autre. Aucune ne peut exister seule. Lorsque l'une prétend écraser l'autre, ou enfle jusqu'à l'excès, l'harmonie se rompt, et le mouvement s'inverse. Selon le Tao Te King, le retour est le mouvement même du Tao. L'excès appelle son contraire, comme la violence appelle la violence.
Une société vit du même équilibre entre ordre et liberté, solidarité et responsabilité, tradition et progrès, gauche et droite. Chacun de ces pôles a sa part de vérité, et chacun devient destructeur lorsqu'il veut régner seul. Le centre n'est pas la tiédeur, ni l'absence de conviction. C'est le point d'équilibre où les contraires se tiennent mutuellement en respect, le lieu exigeant d'où l'on peut entendre l'autre sans se renier. Les extrêmes, eux, veulent amputer la société d'une de ses moitiés. Ils ne promettent pas l'harmonie, ils promettent le déséquilibre, puis le choc en retour.
Churchill l'a dit en 1947 devant la Chambre des communes, la démocratie est le pire des régimes, à l'exception de tous les autres. C'est un système fragile, qui repose sur des électeurs souvent versatiles, parfois guidés par leurs seuls intérêts immédiats. Une autre formule, qu'on lui attribue à tort, résume cette fragilité. Le meilleur argument contre la démocratie serait un entretien de cinq minutes avec l'électeur moyen. Nul besoin d'y souscrire pour comprendre ce qu'elle exige, une maturité civique qui ne va jamais de soi.
Elle n'est pas le consensus. Elle est le dissensus permanent, organisé par des règles. Certains militants, à l'extrême gauche comme à l'extrême droite, ne le supportent pas. Parce qu'ils sont nombreux, ou bruyants, à penser quelque chose, tout le monde devrait s'y rallier. Cette exigence d'unanimité n'est pas démocratique, c'est le ciment de tous les régimes autoritaires.
Il en va de même pour la plainte à la mode, « on ne se sent pas écoutés ». Écouter, ce n'est pas dire oui à tout. Un responsable politique doit entendre, mais la décision lui revient, avec ses contraintes budgétaires, juridiques et internationales, et une marge de manœuvre souvent étroite. Si chaque dirigeant impopulaire devait démissionner, on en changerait tous les mois. Croire que l'État peut tout, alors qu'une grande partie de la situation économique dépend de facteurs mondiaux qu'aucun pays ne maîtrise seul, est une marque d'immaturité politique, que les biais idéologiques entretiennent volontiers.
Bloquer n'est pas s'exprimer
Bloquer un lycée, c'est empêcher physiquement les autres d'étudier, de circuler et de choisir. Ce rapport de force est violent par nature. La démocratie repose sur la conviction, pas sur la contrainte. Le blocage n'est pas une extension de la liberté d'expression, c'est la suspension de la liberté d'autrui.
Les représentants des parents d'élèves de notre lycée l'ont rappelé avec justesse. Et il ne s'agit pas de la FCPE, à mon sens trop politisée, mais de l'UNAAPE, une fédération qui se veut indépendante de tout parti et de tout syndicat. Une poignée d'élèves, rappellent-ils, ne doit pas pouvoir décider de la scolarité de tous les autres. Ils soulignent aussi un point essentiel. Même passive, la présence d'un attroupement devant les grilles entretient le mouvement, amplifie les tensions et rend l'accès au lycée plus difficile pour ceux qui veulent suivre leurs cours. Pendant ce temps, les heures perdues s'accumulent, au détriment d'abord des élèves qui préparent leurs examens et leur orientation.
La voie de la facilité
Bloquer est la voie de la facilité. Convaincre demande des arguments, du temps, de la patience, et le courage d'affronter la contradiction. Bloquer ne demande que quelques poubelles, des barrières et une poignée de déterminés. Trente élèves suffisent à fermer un lycée de mille cinq cents. Le blocage dispense de persuader la majorité ; il lui impose simplement sa volonté.
On invoque parfois des assemblées générales pour justifier ces actions. Mais un vote à main levée, devant des grilles, sous le regard de ses camarades, n'a rien d'un scrutin démocratique. Qui ose lever la main contre le blocage, au risque d'être traité de « collabo » ou de « jaune » ? Une décision prise sous la pression du groupe, par ceux qui sont présents et les plus bruyants, n'engage pas les absents, et encore moins ceux qui n'osent pas parler.
Le mouvement a gagné certaines universités, et l'on y retrouve une conception bien singulière de la démocratie. Ceux qui décident, ce sont ceux qui vont en assemblée générale. Or ces AG ne réunissent généralement qu'une petite fraction des étudiants, quelques centaines, parfois un millier, sur des campus qui en comptent des dizaines de milliers. Y participer suppose d'être disponible à l'heure dite, d'accepter des débats interminables, de voter à main levée devant des militants aguerris qui monopolisent souvent la parole et huent les contradicteurs. Ceux qui travaillent, ceux qui ont des contraintes familiales, ceux qui veulent simplement étudier n'y vont pas. Les organisateurs proclament pourtant ensuite que « les étudiants ont voté », comme si une salle acquise d'avance valait l'ensemble d'une université.
L'expérience a été faite. En 2018, lors du mouvement contre la loi Orientation et réussite des étudiants, plusieurs présidents d'université ont organisé des consultations électroniques ouvertes à tous les inscrits, à bulletin secret. À Nancy, une AG d'environ 1 200 personnes avait reconduit le blocage du campus de Lettres par 738 voix contre 469. La consultation en ligne qui a suivi a réuni près de 3 900 participants, plus du triple, et 70,5 % d'entre eux se sont prononcés pour la reprise des cours. Réaction de certains bloqueurs, rapportée par Europe 1 : « on bloque quand même ». À Sorbonne Université, plus de 10 000 étudiants ont voté, et plus de 60 % d'entre eux se sont prononcés contre les blocages. Les comités de mobilisation, eux, avaient appelé au boycott de ces consultations, qu'ils jugeaient illégitimes.
Tout est là. Quand une minorité refuse le vote de tous au nom du vote de quelques-uns, elle ne défend pas la démocratie, elle défend son pouvoir. Une démocratie digne de ce nom compte toutes les voix, à bulletin secret, sans pression. La « démocratie d'assemblée » ne compte que les présents, et ceux qui crient le plus fort.
Il existe un test simple pour juger d'une méthode, qui consiste à imaginer qu'elle soit employée par le camp d'en face. Que diraient les bloqueurs si un groupe d'élèves opposés à leurs idées fermait à son tour le lycée pour imposer les siennes ? Ils crieraient, à juste titre, à l'atteinte aux libertés. Une méthode qu'on refuserait à ses adversaires n'est pas un droit. C'est un privilège qu'on s'accorde par la force.
Ce que dit la loi
Les lycéens ne sont pas privés de parole, bien au contraire. Le Code de l'éducation leur reconnaît la liberté d'information et d'expression au sein de leur établissement, dans le respect du pluralisme et de la neutralité, en précisant que l'exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d'enseignement. Tout est dit. On peut s'exprimer au lycée, on ne peut pas empêcher d'y apprendre. Rappelons aussi que les élèves n'ont pas de droit de grève, réservé aux salariés, et qu'un blocus constitue une entrave à la liberté de ceux qui veulent entrer dans l'établissement et suivre leurs cours.
Les canaux existent, qu'il s'agisse des délégués de classe, du conseil de la vie lycéenne, des représentants au conseil d'administration ou des instances académiques et nationales. On peut pétitionner, écrire aux élus, organiser un débat, manifester sur la voie publique en dehors des heures de cours. Ces voies sont plus lentes, moins spectaculaires, moins grisantes. Elles ont un défaut aux yeux de certains, celui d'obliger à convaincre.
Créer les conditions de la violence
Le blocage n'est pas seulement une contrainte, il est une mécanique. Des poubelles entassées et parfois incendiées devant un bâtiment rempli d'adolescents. Des attroupements de centaines de jeunes, sans encadrement, sans service d'ordre, sans responsable. Des appels relayés sur les réseaux sociaux, qui attirent bien au-delà des élèves de l'établissement. Des tensions avec ceux qui veulent entrer, puis avec les surveillants, puis avec la direction. Et lorsque les forces de l'ordre interviennent pour rétablir l'accès, ce qu'exige la loi, les images de l'intervention deviennent le nouveau grief qui justifie le blocage du lendemain.
Ceux qui organisent ces blocages créent ainsi, consciemment ou non, toutes les conditions de l'affrontement, puis se disent victimes de la violence qu'ils ont rendue possible. On ne peut pas allumer un feu de poubelle devant un lycée et s'étonner que les pompiers et la police arrivent.
Et ce sont souvent des mineurs qu'on place en première ligne. Les adultes qui les encouragent, militants, responsables politiques, parfois enseignants, ne sont pas devant les grilles lorsque la situation dégénère, ni devant le conseil de discipline ou le juge lorsqu'il faut en répondre.
Les premières victimes
Le paradoxe est cruel. Les blocages pénalisent d'abord ceux qu'ils prétendent défendre. L'élève dont les parents peuvent payer des cours particuliers rattrapera les heures perdues. L'élève issu d'un milieu modeste, qui n'a que l'école pour réussir, ne les rattrapera pas. Au nom de l'égalité, on creuse les inégalités.
Beaucoup de ceux qui se massent devant les grilles ne soutiennent d'ailleurs pas vraiment le mouvement. Certains sont curieux, d'autres suivent leurs amis, d'autres encore sont simplement heureux de manquer les cours. Mais par leur seule présence, comme le rappellent les parents d'élèves, ils donnent au blocage une ampleur qu'il n'aurait jamais eue autrement. C'est là que les parents ont un rôle à jouer, non pour dicter des opinions à leurs enfants, mais pour les aider à distinguer une conviction d'un effet de foule.
Ce que l'on apprend en bloquant
Le plus grave est peut-être ailleurs, dans ce que ces blocages enseignent. Le lycée est le lieu où l'on apprend à devenir citoyen. Y apprendre que le plus déterminé l'emporte sur la règle commune, que la contrainte est plus efficace que l'argument, que l'on peut priver les autres de leurs droits pour faire valoir les siens, c'est former des adultes qui bloqueront demain les routes, les dépôts de carburant et les hôpitaux avec la même bonne conscience.
Une démocratie ne survit pas à des citoyens qui ont appris que la force paie. Elle repose sur une confiance fragile, celle que chacun respectera les règles, même lorsqu'il perd. Chaque blocage entame un peu cette confiance. Et c'est précisément sur ce terrain, celui de la contrainte érigée en méthode, que la violence trouve à s'enraciner.
Une spirale prévisible
Ce qui s'est passé était prévisible. Des rassemblements désordonnés, sans encadrement, devant des établissements scolaires, attirent mécaniquement des éléments extérieurs dont le seul but est de casser, piller et en découdre. Dans la confusion, il devient impossible de distinguer le lycéen venu exprimer une opinion du groupe venu semer le chaos. La police ne peut pas être partout, et intervient souvent trop tard pour empêcher les délits. Ce sont alors les élèves eux-mêmes qui en paient le prix, avec les dégradations, les violences, et désormais les conseils de discipline.
Il faut aussi rétablir l'ordre des causes. La violence appelle la violence, et le plus souvent, l'intervention des forces de l'ordre répond à des jets de projectiles, à des dégradations ou à des agressions, pas l'inverse.
Je ne nie pas pour autant qu'il existe des abus commis par des membres des forces de l'ordre, ni des violences policières documentées. Je dis bien « des », et non « les ». Ces fautes sont réelles, parfois graves, et ceux qui s'en rendent coupables doivent être sanctionnés, sans complaisance, par l'IGPN et par la justice. Un uniforme ne donne aucun droit à la brutalité.
Il existe aussi, c'est vrai, des problèmes de formation et de doctrine. Ils doivent être réglés, et le ministère de l'Intérieur s'y emploie depuis plusieurs années, notamment avec le Schéma national du maintien de l'ordre, du mieux qu'une administration de cette taille le permet. Car la police est, comme l'Éducation nationale, une immense machine, composée d'êtres humains, avec leurs différences et leur complexité. Certains résistent aux changements de doctrine ; d'autres, comme dans toute profession, ont une personnalité trouble ou violente. Mais chacun reste responsable de ses actes, et c'est à lui d'en répondre, pas à l'institution tout entière. L'immense majorité des policiers et des gendarmes ne commettent pas de bavures et n'usent de la force que lorsqu'elle est légitime. Généraliser quelques fautes à toute une profession, c'est commettre exactement l'amalgame qu'on prétend dénoncer ailleurs.
Il faut enfin mesurer dans quelles conditions ces hommes et ces femmes travaillent. Depuis la loi Travail en 2016, puis les Gilets jaunes, les réformes des retraites et les émeutes urbaines, la France vit dans une mobilisation quasi permanente. Les forces de l'ordre enchaînent les week-ends de manifestation, les heures supplémentaires et les affrontements avec des groupes organisés, venus non pour défiler mais pour casser et blesser. Le maintien de l'ordre est devenu un exercice de plus en plus difficile, dans lequel l'épuisement et la tension rendent les dérapages plus probables. Ce n'est pas une excuse. C'est une raison de plus pour ne pas multiplier sans fin les occasions d'affrontement.
Inverser systématiquement la responsabilité, excuser les casseurs et les groupes radicaux en accusant d'emblée la police, c'est délégitimer la seule force qui protège précisément ceux qui manifestent pacifiquement. C'est la voie la plus sûre vers le désordre.
Ce constat n'est pas l'apanage de la droite. Au lendemain de la journée du 17 octobre, Guillaume Lacroix, président du Parti radical de gauche, l'a formulé avec une rare vigueur :
« Beaucoup, des dizaines de milliers, voulaient manifester, aux côtés de la jeunesse, pour faire entendre qu'ils n'acceptent plus les sacrifices et les injustices, sans garantie que leurs enfants vivront mieux qu'eux. Sur leur dos, d'autres ont lancé leurs électoralistes appels [à] la révolution, celle dont ils parlent depuis si longtemps dans leurs confortables salons. De leur irresponsabilité, s'est débridée l'infâme violence factieuse des insurrections, doublée des pillages si chers aux petits caïds délinquants, militants égoïstes de leur seule addiction à la consommation. Les manifestants sont humiliés et ne seront pas entendus, les révolutionnaires de salon sont infiniment méprisables, les fauteurs de chaos et de violences, pour l'honneur de la République, doivent finir en prison. »
Tout est dit, et par un homme de gauche. Les premières victimes des révolutionnaires de salon sont les manifestants sincères eux-mêmes, dont la parole est confisquée puis noyée sous les violences.
Ceux qui encouragent ces mouvements, organisations politiques comme LFI, syndicats, mais aussi certains parents et enseignants, portent une lourde responsabilité. Les lycéens qu'ils poussent dans la rue jouent en réalité contre leur propre avenir.
La rue n'est ni nécessaire ni suffisante
On objectera que les grandes conquêtes sociales sont nées dans la rue. Les mobilisations ont parfois accompagné des changements, c'est vrai, et je ne prétends pas que tout serait arrivé sans elles. Mais elles n'ont abouti que lorsque la société avait déjà évolué et que les responsables au pouvoir partageaient, au moins en partie, la même vision. Elles ont été un déclencheur, jamais la cause profonde. À l'inverse, quand la société ou les dirigeants n'étaient pas prêts, même des mobilisations massives n'ont rien changé.
Plusieurs des réformes les plus importantes de notre histoire récente ne sont d'ailleurs pas nées de la pression de la rue. L'abolition de la peine de mort, en 1981, a été votée alors qu'une majorité de Français y restait favorable. Elle est le fruit du courage politique de Robert Badinter et d'un débat parlementaire. La loi Veil sur l'IVG, en 1975, a été arrachée au Parlement par la force de l'argumentation d'une femme, face à une Assemblée hostile, et non par des blocages.
L'exemple le plus éclatant est peut-être celui de la Nouvelle-Calédonie. En 1988, après le drame d'Ouvéa, le territoire était au bord de la guerre civile. Michel Rocard, tout juste nommé Premier ministre, a choisi la voie inverse de l'affrontement, celle du dialogue patient, de la négociation et du compromis. Les accords de Matignon ont ramené la paix là où la violence n'avait produit que des morts. Rocard voyait d'ailleurs dans le compromis l'essence même de la social-démocratie, non pas une faiblesse, mais la seule manière de faire avancer une société sans la déchirer.
Je suis convaincu qu'il en va de même pour la Révolution française. Sans elle, les changements seraient sans doute arrivés, plus lentement, mais ils seraient survenus, car la société avait changé et tout était mûr. Le Royaume-Uni en est l'illustration. Il a conquis le suffrage élargi, le parlementarisme et l'État de droit par une succession de réformes, sans Terreur ni guillotine.
Cette idée selon laquelle il faudrait forcément de grandes manifestations, voire de la violence, pour obtenir un changement est profondément nocive. Elle sclérose nos sociétés, qui ne savent plus réformer qu'à chaud, sous la contrainte. Et elle affaiblit le principe démocratique lui-même. Si la rue décide, à quoi servent le vote, le Parlement, le débat ?
Le mal des banlieues et le piège du « racisme systémique »
Cette culture du rapport de force et de la défiance a un autre visage, plus insidieux, celui du renoncement. Il faut parler des banlieues, et d'une croyance entretenue par une partie de l'extrême gauche, selon laquelle la France serait un pays au racisme systémique.
C'est d'abord ignorer ce qu'est réellement un racisme systémique au sens où chacun l'entend. La ségrégation dans le sud des États-Unis, avec ses écoles, ses bus et ses mariages interdits selon la couleur de peau, l'Apartheid en Afrique du Sud, avec ses lois raciales et ses territoires assignés. Voilà des systèmes où le racisme était inscrit dans la loi et organisé par l'État. La République française, elle, punit la discrimination et le racisme. Ses institutions ne les organisent pas, elles les combattent.
Le terme a certes un sens précis en sociologie, celui d'effets cumulés de discriminations, sans intention centrale. Mais ce sens, seuls les spécialistes le maîtrisent vraiment. Martelé à longueur de tribunes et de slogans, le mot sert un autre but, celui de faire croire que la société entière est raciste. C'est faux.
Les discriminations existent, je suis bien placé pour le savoir. Ma mère en a subi, à une époque où le racisme était plus présent et beaucoup plus décomplexé qu'aujourd'hui. Moi-même, « racisé », comme disent les militants indigénistes d'extrême gauche, j'ai connu le racisme. Mais il n'a jamais été la règle, il a été l'exception. Ce que vivent certains jeunes aujourd'hui, et ce que d'autres croient vivre, est sans commune mesure avec ce qu'ont enduré leurs aînés. Je ne nie pas le racisme. Je conteste son ampleur.
J'ai aussi vu l'excès inverse. Certains voient du racisme partout. On refuse quelque chose à quelqu'un, même pour une raison légitime ; un professeur fait une remarque à un élève ; on n'est simplement pas d'accord avec la personne en face, et aussitôt tombe le « vous êtes raciste, monsieur » ou « madame », ou un simple « raciste ! ». Utilisé comme une arme pour clore toute discussion, le mot perd sa force, et c'est d'abord aux véritables victimes que cela nuit.
Cette idée fait des ravages. Elle fabrique des jeunes, puis des adultes, convaincus qu'ils ne peuvent rien, puisque chaque échec de leur vie sera attribué d'avance à ce « système ». Il en va de même lorsqu'on fait croire qu'être né dans un milieu modeste, dans un quartier difficile, ou de parents immigrés venus du Sud ou d'anciennes colonies, condamne à l'échec. Ce discours, entretenu parfois par des parents, certains syndicats et des responsables politiques, est criminel.
Je ne nie pas la difficulté réelle de certains territoires, ni ce que la pauvreté entraîne. Mais ce n'est pas en excusant tout d'avance, en répétant que tout est impossible et que tout est écrit, qu'on aidera cette jeunesse à se sentir française et à croire aux possibles. Lui faire croire cela, c'est la condamner au ressentiment et à l'échec. C'est une faillite morale et politique. Le message qu'on lui doit est exactement l'inverse. Les obstacles existent, ils sont plus hauts pour certains que pour d'autres, mais ils ne sont pas infranchissables, et la République offre des moyens de les franchir.
Parcoursup, le bouc émissaire commode
Ce même réflexe, désigner un coupable unique plutôt que d'affronter la complexité, se retrouve dans les revendications lycéennes. L'éducation nationale a de vrais problèmes, mais la colère se concentre sur un épouvantail tout trouvé, Parcoursup.
Parcoursup n'est ni une loterie, ni une machine arbitraire, ni un juge impitoyable. C'est une plateforme qui permet de candidater partout en France depuis un seul endroit, à environ 25 000 formations, et à celles-ci de traiter des centaines de milliers de demandes. Elle ne décide pas à la place des lycéens. Ce sont des enseignants qui fixent les critères, lisent les dossiers et valident les classements. L'algorithme national, dont le code est public, ne note personne. Il part du classement des enseignants, applique les quotas fixés par la loi (notamment un taux minimum de boursiers) et envoie les propositions dans l'ordre. Les règles ne sont pas cachées, et chaque fiche affiche ses attendus, ses critères, le nombre de places, de candidats et le profil des admis. Après un refus, on peut en demander les motifs. Et en 2026, neuf lycéens sur dix ont reçu au moins une proposition en phase principale, deux sur trois dès le premier jour.
Surtout, c'est plus juste qu'avant. Sous APB, les licences trop demandées départageaient les candidats par l'académie, l'ordre des vœux puis, en dernier recours, le tirage au sort. Celui-ci n'a cessé de s'étendre, passant de 39 licences concernées en 2013 à 110 en 2017 selon l'Insee. Depuis 2018, il n'existe plus. Le dossier est examiné et les efforts comptent.
Parcoursup reste perfectible. Une mission parlementaire de février 2026 a salué une réussite technique tout en parlant d'échec politique. Les candidats doutent de son équité, certains outils de classement locaux vont au-delà des critères affichés, et des formations ne publient pas leur rapport d'examen. Des pistes sérieuses existent, comme publier les algorithmes locaux, afficher les critères éliminatoires, retirer la mention du lycée d'origine ou renforcer l'orientation dès la seconde. Voilà un vrai débat, utile et constructif. Réclamer la suppression pure et simple de Parcoursup, c'est ignorer son fonctionnement, ignorer ce qui existait avant, et promettre un retour à un système moins juste. Agiter le croquemitaine pour effrayer les lycéens, ou pour les enrôler dans un agenda politique, c'est leur rendre un très mauvais service.
Pour qui veut comprendre la plateforme en détail, j'ai consacré un guide complet à son fonctionnement, Parcoursup, sans détour.
Il n'y a pas d'argent magique
Réclamer dix milliards d'euros de plus pour l'éducation comme si cela suffisait à tout régler relève du fantasme. L'enseignement est déjà le premier budget de l'État, loin devant la Défense. Et pourtant, les professeurs manquent, certains établissements sont en mauvais état (leur entretien dépend d'ailleurs des régions), et les résultats ne suivent pas. Si l'argent suffisait, cela se saurait.
Le paradoxe est criant, avec un budget considérable et des enseignants moins bien payés que dans bien des pays comparables. C'est la preuve que le problème n'est pas tant le montant que la manière dont il est dépensé. Avec plus d'un million d'agents, l'Éducation nationale est le premier employeur de France ; la masse salariale est éparpillée sur un très grand nombre de postes, de grilles et de dispositifs. Au lycée, la multiplication des options, des enseignements et des petits groupes fait grimper le coût par élève sans que cela profite au salaire de ceux qui enseignent. S'y ajoute une organisation ultra-bureaucratique, entre ministère, rectorats, directions départementales, strates de circulaires et de procédures, qui absorbent des moyens et étouffent l'initiative locale.
Ce qu'il faut, c'est du temps, une réorganisation en profondeur, et sans doute davantage d'autonomie pour les établissements, afin que les équipes puissent inventer des solutions adaptées à leur terrain. Rien de tout cela ne tient sur une banderole.
Et ces mobilisations aggravent l'un des problèmes qu'elles prétendent dénoncer. Les violences qui les ont émaillées, les destructions dans certains établissements, les agressions de professeurs et de proviseurs ne régleront pas le problème des professeurs non remplacés. La crise des vocations est déjà profonde. Comment espérer que des jeunes diplômés choisissent encore d'enseigner en voyant de telles images ?
Enfin, l'éducation n'est pas seule à réclamer. Pompiers, hôpitaux, infirmiers, médecins, psychiatrie, justice, police, tous les secteurs demandent, souvent légitimement, davantage de moyens. Mais le budget est contraint, et de nombreuses voix, économistes, Cour des comptes, institutions internationales, tirent la sonnette d'alarme. La dette publique atteint près de 3 600 milliards d'euros, soit 119 % du PIB à la fin du deuxième trimestre 2026. Les agences de notation ont dégradé la note de la France, et l'État emprunte de plus en plus cher, en grande partie pour rembourser les emprunts qui arrivent à échéance et simplement boucler son budget. La charge de la dette pèse déjà autant que les plus gros ministères, et notre système de retraite n'est plus financé sans recourir à l'emprunt. La France risque gros. Dans ces conditions, chaque milliard accordé à l'un est pris à un autre, ou emprunté sur le dos des générations futures, c'est-à-dire de ces mêmes lycéens. Une fois encore, on attend trop de l'État, on croit que l'État peut tout, on croit à l'argent magique.
Importer les conflits, nourrir les extrêmes
On voit aussi, dans ces mobilisations, l'importation systématique de causes étrangères, au premier rang desquelles le conflit israélo-palestinien, invoqué à toute occasion, même quand il n'a aucun rapport avec le sujet. Cette focalisation prépare un terrain dangereux, celui de la haine de soi, puis de la détestation de son propre pays, présenté comme seul coupable de l'histoire coloniale, comme s'il était le seul. Ce chemin mène à tous les excès.
L'historien Marc Bloch, grand résistant fusillé par la Gestapo en 1944, avait trouvé les mots justes dans L'Étrange Défaite, écrit au lendemain de l'effondrement de 1940. Il y distinguait deux sortes de Français incapables de comprendre l'histoire de leur pays, ceux que le souvenir du sacre de Reims laisse indifférents, et ceux qui restent froids devant le récit de la fête de la Fédération. Aimer la France, c'est en assumer toute l'histoire, ses ombres comme ses lumières, sans la renier ni l'idéaliser. Ceux qui ne veulent plus en voir que les crimes ne sont pas plus lucides que ceux qui n'en voient que la gloire.
L'extrême gauche joue avec le feu, et elle fait le jeu de l'extrême droite. Les deux sont les faces d'une même pièce ; elles ont besoin l'une de l'autre et se nourrissent mutuellement. L'extrême gauche est mieux organisée, héritière de traditions militantes rodées depuis longtemps. L'extrême droite, plus discrète dans la rue, n'en reste pas moins dangereuse. Mais sans les outrances de l'une, l'autre serait moins proche du pouvoir.
Le vrai danger est à nos portes
Ces fractures, d'autres savent les exploiter. Pendant que nous nous déchirons sur nos querelles intérieures, des dangers grandissent, que beaucoup font semblant de ne pas voir.
Des puissances étrangères travaillent activement à affaiblir les démocraties libérales et l'Union européenne. Elles ne le font pas seulement par les armes, mais par l'ingérence, et d'abord l'ingérence numérique, avec de faux comptes, réseaux de bots, faux sites imitant des médias français, vidéos truquées, campagnes destinées à amplifier chaque colère et chaque fracture. Viginum, le service de l'État chargé de la vigilance face aux ingérences numériques, a mis au jour plusieurs de ces opérations russes. Des actions physiques ont aussi été attribuées à des réseaux liés à Moscou, comme les étoiles de David taguées dans Paris en 2023, mains rouges sur le Mémorial de la Shoah, cercueils déposés au pied de la tour Eiffel en 2024. Chaque fois, le but était le même, diviser, attiser la haine, faire croire à un pays au bord de l'implosion. En Roumanie, l'élection présidentielle de 2024 a même dû être annulée après une campagne d'influence massive sur les réseaux sociaux.
Ces puissances trouvent aussi des relais complaisants, voire des complicités, chez certaines personnalités, y compris politiques. Le prêt accordé en 2014 par une banque russe au Front national, ou la bienveillance répétée de certains élus des deux extrêmes envers le Kremlin, ne sont pas des détails. Il ne faut pas être naïf. L'opinion peut être manipulée, et nos colères perpétuelles, nos blocages, notre défiance envers nos propres institutions sont exactement ce que ces régimes espèrent. Nous leur facilitons le travail.
Et la menace ne vient plus seulement de l'Est. La guerre contre l'Europe a commencé, à bien des égards, avec le Brexit. En 2016, Donald Trump, alors candidat, saluait la victoire du « Leave » comme une libération, tandis que la mouvance qui allait devenir le trumpisme, Steve Bannon en tête, soutenait ouvertement les partisans de la sortie. Dans le même temps, les comptes russes s'en donnaient à cœur joie. Des chercheurs des universités de Swansea et de Berkeley ont identifié plus de 156 000 comptes Twitter liés à la Russie dans les discussions sur le Brexit, dont plus de 45 000 messages publiés dans les seules 48 dernières heures de campagne, souvent par des bots, pour creuser les divisions. Le Parlement britannique lui-même, dans son rapport de 2020 sur l'influence russe, a relevé le poids des contenus anti-européens sur RT et Sputnik et l'usage de bots et de trolls, en reprochant au gouvernement de n'avoir pas voulu enquêter sérieusement. Les populistes américains et le Kremlin n'ont pas besoin de se coordonner. Ils poursuivent le même but, une Europe divisée, et leurs efforts se conjuguent.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, cette hostilité est devenue une doctrine. En février 2025, à Munich, le vice-président JD Vance s'en est pris aux dirigeants européens, les accusant d'étouffer la liberté d'expression et de fuir leurs électeurs. En décembre 2025, la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis affirmait que l'Europe faisait face à un « effacement civilisationnel », jugeait la montée des partis « patriotiques » européens porteuse d'un grand optimisme, et appelait à y cultiver la résistance. Le président du Conseil européen, António Costa, a jugé inacceptable cette menace d'ingérence dans la politique européenne. L'ancien protecteur de l'Europe soutient désormais ceux qui veulent la défaire, et ses milliardaires de la tech mettent leurs réseaux sociaux au service de cette entreprise.
Car pendant ce temps, la Russie agresse l'Ukraine chaque jour. Elle tue, bombarde des villes, déporte des enfants, et mène la guerre la plus vaste qu'ait connue l'Europe depuis 1945. Les deux lycéennes ukrainiennes dont je parlais au début ne sont pas une anecdote. Elles sont le visage de ce qui se joue à nos portes. La Russie n'est pas seule. Des soldats nord-coréens ont combattu à ses côtés, l'Iran lui fournit des drones, et la Chine la soutient économiquement et technologiquement. Et les États-Unis de Donald Trump, devenus un allié imprévisible quand ils ne sont pas hostiles, ne garantissent plus la sécurité de l'Europe. Pour la première fois depuis 1945, nous sommes seuls face à nos responsabilités.
L'invasion de l'Ukraine en 2022 a aussi brisé un tabou. Depuis, les coups de force et les menaces se sont multipliés. L'Azerbaïdjan a repris le Haut-Karabakh par les armes, le Venezuela a menacé d'annexer une partie du Guyana, la pression militaire chinoise sur Taïwan s'est intensifiée. Quand un agresseur n'est pas arrêté, tous les autres en tirent la leçon.
Si la Russie l'emporte, ce n'est pas seulement l'Ukraine qui perdra, c'est toute l'Europe, et le principe même selon lequel on ne redessine pas les frontières par la force. Face à cela, se focaliser de façon nombriliste sur nos petits problèmes est dangereux. Selon la légende, les théologiens de Byzance débattaient du sexe des anges pendant que les Ottomans assiégeaient Constantinople. La légende est sans doute fausse, mais la leçon est juste.
Marc Bloch, encore lui, a décrit ce mécanisme mieux que personne. Dans L'Étrange Défaite, il attribuait l'effondrement de 1940 moins à la supériorité de l'ennemi qu'à nos propres faiblesses, l'aveuglement des élites, les querelles partisanes, l'incapacité à voir venir le danger et à s'y préparer. Une démocratie ne meurt pas seulement des coups qu'on lui porte, elle meurt d'abord de ses divisions et de son refus de regarder la réalité en face. Je crains davantage ce qui se joue en Ukraine, avec la Russie et ses alliés, que les imperfections de Parcoursup.
L'avenir de nos enfants dépend bien plus de la capacité de la France à maîtriser ses dépenses, à se réarmer et à aider l'Ukraine à battre la Russie, que du nombre de jours de blocage d'un lycée. C'est aussi pour cela que le budget est un enjeu vital. Soutenir l'Ukraine et assurer notre propre défense coûte cher, et chaque euro gaspillé ou emprunté à des taux toujours plus élevés est un euro de moins pour notre sécurité.
Démagogie et solutions simples
Face à ces menaces, le pire service à rendre aux Français est de leur mentir. Ce qui relie tout ce qui précède, c'est la démagogie. Elle commence quand des responsables politiques disent aux électeurs ce qu'ils ont envie d'entendre, tout en sachant que c'est faux. Le démagogue fait des promesses qu'il sait impossibles à tenir à des gens qu'il sait assez crédules pour y croire. Le populisme, de son côté, est l'art de simplifier des problèmes complexes pour proposer des solutions fausses mais immédiatement compréhensibles. Et le plus grand secret des démagogues est de flatter l'orgueil de la foule en lui faisant croire qu'elle est souveraine, alors qu'on la mène.
Le mensonge politique consiste à faire croire au peuple le contraire de la vérité, prétendument pour son bien, en réalité pour le bien de ceux qui veulent le gouverner, guidés par leur idéologie, parfois fanatisés par leurs croyances. Ceux qui vendent du rêve et des solutions simples à des problèmes complexes ne sont pas des idéalistes. Ce sont des irresponsables, et parfois bien pire. Et lorsqu'ils servent, sciemment ou non, les intérêts de puissances hostiles, ils deviennent dangereux pour la nation tout entière.
À l'opposé, Michel Rocard avait fait du « parler vrai » sa marque, au point d'en payer le prix politique. Parler vrai, c'est refuser les promesses qu'on ne peut pas tenir, dire aux électeurs ce qui est difficile plutôt que ce qui plaît, et les traiter en adultes capables de l'entendre. Que cette exigence ait souvent été moquée, y compris dans son propre camp, en dit long sur le mal qui ronge notre vie politique.
La révolution porte bien son nom
Le mot « révolution » vient du latin revolutio, de revolvere, qui signifie rouler en arrière, revenir. En astronomie, une révolution est le mouvement d'un astre qui revient à son point de départ. L'étymologie est cruelle mais lucide. Les révolutions finissent très souvent par ramener, sous d'autres formes, ce qu'elles prétendaient abolir, et généralement au prix d'une violence accrue. En 1793, le Girondin Vergniaud le pressentait, quelques mois avant de monter lui-même à l'échafaud. La Révolution, comme Saturne, dévore ses enfants.
Le bilan des révolutions
L'histoire lui a donné raison, bien au-delà de 1793. La Révolution française a proclamé les droits de l'homme, puis elle a produit la Terreur, des dizaines de milliers d'exécutions, la guerre de Vendée et ses massacres, et pour finir un empire. La révolution russe de 1917 promettait le pain, la paix et la terre. Elle a apporté la guerre civile, la famine, la terreur rouge et des millions de morts. La révolution iranienne de 1979 devait libérer un peuple de la dictature du Shah. Elle l'a livré à une théocratie. Plus près de nous, les printemps arabes ont suscité un immense espoir, et beaucoup se sont achevés dans la guerre civile, comme en Syrie et en Libye, ou dans le retour d'un pouvoir autoritaire, comme en Égypte.
Les circonstances diffèrent à chaque fois. Le mécanisme, lui, se répète. On commence par justifier la violence au nom de la justice, on désigne des ennemis, on suspend le droit au nom d'une cause supérieure. Et l'on finit presque toujours par instaurer un ordre plus dur que celui qu'on voulait abattre.
Le droit de révolte et ses limites
On invoque parfois le droit de se révolter. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 reconnaît bien la résistance à l'oppression comme un droit naturel. Mais ce droit vise l'oppression, c'est-à-dire un pouvoir qui prive les citoyens de leurs libertés et de tout moyen légal de se faire entendre. Il ne vise pas un gouvernement élu dont on désapprouve la politique, dans un pays où l'on vote, où l'on manifeste librement, où l'on peut saisir des juges indépendants et changer de majorité à l'élection suivante.
Là réside le paradoxe des scènes que nous avons vues. Ceux qui cassent, pillent et incendient sont, pour la plupart, des citoyens français, nés ou élevés dans une démocratie fondée sur la liberté, les droits de l'homme et l'État de droit. Ils disent manifester pour la justice sociale et contre les plus riches. Mais les vitrines brisées, les commerces pillés et les voitures brûlées n'appartiennent pas aux plus riches. Ce sont ceux de petits commerçants, d'artisans, de salariés, de gens ordinaires qui n'ont aucune responsabilité dans la politique fiscale du gouvernement. Au nom de la justice, on piétine les droits des autres. Au nom de l'égalité, on frappe les plus modestes.
Des droits, mais aussi des devoirs
La même Déclaration de 1789 dit aussi que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. On l'oublie trop souvent. Les révolutionnaires eux-mêmes l'avaient compris, puisque la Constitution de 1795 s'ouvrait sur une Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen. Une démocratie ne peut pas survivre comme une simple collection de droits, sans responsabilité envers les droits des autres.
Ces événements révèlent un problème plus profond. La citoyenneté, à elle seule, ne garantit pas l'adhésion aux valeurs démocratiques. On peut grandir dans une démocratie en développant des convictions qui contredisent ses principes les plus fondamentaux. Ce n'est pas d'abord une question d'origine. C'est une question de transmission, d'éducation civique, de capacité de l'école, des familles et de l'État à faire comprendre aux nouvelles générations ce que la République leur donne, et ce qu'elle attend d'elles en retour. La tolérance ne doit pas devenir un prétexte pour éviter les conversations difficiles sur l'intégration, la radicalisation et le sentiment d'exclusion.
Et c'est précisément cette faille que les régimes autoritaires savent exploiter. Le Kremlin n'a pas besoin d'organiser chaque manifestation ni de contrôler chaque émeutier. Il lui suffit d'attiser les conflits existants, d'amplifier la polarisation et de convaincre les citoyens que la démocratie est incapable de maintenir l'ordre. Beaucoup de ceux qui cassent ne mesurent pas que leurs images deviennent la matière première d'opérations de propagande étrangère. La liberté sans responsabilité, la tolérance sans État de droit, la démocratie qui ne protège pas ses propres institutions peuvent devenir les instruments de leur propre destruction.
La brutalité et la rapidité des changements produisent rarement quelque chose de bon. La voie utile est celle de l'évolution, celle des consciences, personnelle, lente et réfléchie. Elle demande de sortir de ses biais politiques, de raisonner plutôt que de réagir, d'accepter que le désaccord fasse partie de la vie commune.
Notre système est imparfait. Il faut l'accepter, sans jamais renoncer à l'améliorer. Mais il n'existe pas de solution magique, pas d'argent magique, pas de grand soir. Il y a du travail, du temps, des compromis, et des citoyens qui choisissent la raison plutôt que la colère. Dans un monde où des régimes autoritaires attendent que nos démocraties s'épuisent d'elles-mêmes, notre responsabilité collective, comme le rappelaient les parents d'élèves de l'UNAAPE, est de favoriser l'apaisement. C'est moins spectaculaire qu'un blocage. C'est infiniment plus utile.
Les Haïtiens ont un proverbe que ma mère aurait pu opposer à tous ceux qui promettent des lendemains qui chantent, Dèyè mòn, gen mòn, derrière les montagnes, il y a des montagnes. Aucune révolution ne les aplanira d'un coup. On ne les franchit qu'une à une, patiemment. C'est cela, l'évolution.
À ma mère
Ce texte lui doit tout, ou presque. Ma mère n'est plus des nôtres, mais elle reste mon guide dans le tumulte du monde.
Elle avait connu ce que beaucoup ne connaîtront jamais, la peur, le deuil et la perte, la violence politique, l'exil, à deux reprises, mais aussi le racisme. Rien de tout cela ne l'avait rendue amère. Elle n'en avait tiré ni haine ni ressentiment, mais une sagesse tranquille, celle des gens qui savent ce que vaut une vie paisible parce qu'ils en ont été privés. Là où d'autres auraient nourri leur colère, elle a travaillé dur, pour protéger les siens, mais aussi pour vivre sa vie simplement, loin de la politique et des idéologies, avec humanité et avec amour. Là où d'autres auraient désigné des coupables, elle cherchait des solutions.
Sa résilience n'avait rien de spectaculaire. Elle tenait dans les gestes de chaque jour, dans la ténacité, dans le travail, dans cette manière de se relever sans bruit et de continuer à avancer, montagne après montagne. Son humanité, elle, tenait dans son regard sur les autres, une bienveillance qui ne demandait rien en retour, et une exigence qui ne se confondait jamais avec la dureté. Et surtout, elle aimait la vie. Elle savait en goûter les plaisirs simples, une bonne table, un bon verre, et par-dessus tout le bonheur d'être entourée des siens. Après tout ce qu'elle avait traversé, cette joie de vivre n'était pas de l'insouciance. C'était sa plus belle victoire. Avec le temps, je mesure ce qu'elle a dû affronter, et j'en suis d'autant plus reconnaissant et admiratif.
Quand je vois aujourd'hui certains jeunes gens persuadés que tout leur est refusé, je pense à elle, qui ne s'est jamais laissé abattre. C'est elle qui m'a appris à relativiser, même si je n'y parviens pas toujours face aux petits tracas du quotidien ; je m'y efforce. Elle m'a appris à mesurer la chance de vivre dans un pays libre, à ne pas confondre les difficultés avec l'injustice, ni la colère avec le courage. Elle m'a toujours soutenu et n'a jamais renoncé. Elle avait peu reçu, et elle a tant donné.
Merci, maman.
Sources et références
Citations et textes
- Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, prononcé lors de la distribution des prix du lycée d'Albi, 30 juillet 1903. Texte présenté par la Fondation Jean-Jaurès.
- Lao-tseu, Tao Te King, chapitre 40.
- Winston Churchill, discours à la Chambre des communes, 11 novembre 1947.
- Pierre Victurnien Vergniaud, discours à la Convention nationale, 1793.
- Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, articles 2 et 4, Conseil constitutionnel.
- Constitution du 5 fructidor an III (1795) et sa Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen.
- Marc Bloch, L'Étrange Défaite, écrit en 1940, publié en 1946 (chapitre « Examen de conscience d'un Français »).
- Guillaume Lacroix, président du Parti radical de gauche, déclaration sur la journée du 17 octobre 2026. Voir aussi sa fiche Wikipédia.
- Courrier des représentants UNAAPE aux parents d'élèves, octobre 2026.
- Proverbe haïtien : Dèyè mòn, gen mòn.
Protection sociale et redistribution
- Insee, La redistribution élargie améliore le niveau de vie de 57 % des personnes, Insee Analyses n° 88, septembre 2023.
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- Drees, Les dépenses sociales ont augmenté partout en Europe entre 2007 et 2023, Études et Résultats n° 1357, décembre 2025.
- OIT, Rapport mondial sur la protection sociale 2024-2026, et sa présentation (WAM).
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- Code de l'éducation, article L. 511-2, cité dans la réponse ministérielle à la question écrite n° 54951, Assemblée nationale.
- CIDJ, Droits des élèves dans les établissements scolaires.
- Europe 1, Nancy : les étudiants votent la reprise des cours, avril 2018.
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Parcoursup
- Parcoursup, sans détour, guide complet et ses sources.
- Assemblée nationale, Mission flash sur Parcoursup, février 2026.
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- Insee, Tirage au sort sous APB : effets sur le parcours des bacheliers.
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Finances publiques
- Insee, Dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques, deuxième trimestre 2026, septembre 2026.
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- Polskie Radio, Brexit vote anniversary revives questions over Russian interference (rapport « Russia » de l'Intelligence and Security Committee, étude Swansea-Berkeley).
- Guernsey Press (PA), Impact of Russian media and 'troll' accounts on Brexit vote 'not fully assessed', juillet 2020.
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Michel Rocard
- Fondation Jean-Jaurès, Michel Rocard a donné ses lettres de noblesse à la politique.
- Fondation Jean-Jaurès, Rêveur réaliste, réformiste radical.